LA CRISE, L'INFORMATIQUE... ET les "EFFETS SYSTEMIQUES"
Par Philippe GAUTIER le jeudi 9 avril 2009, 19:38 - IT (TIC) - Lien permanent
Suite aux prises de position d'une connaissance commune, trois amis échangent sur l’origine de la crise actuelle. Cette discussion -qui ne se veut pas exhaustive - n'a pour ambition que de commenter l'excellent billet auquel il est fait référence et d'ouvrir le débat sur la notion de "systémique", très largement employée aujourd'hui.
Trois amis échangent sur l’origine de la crise actuelle. Ils commentent notamment une analyse, faite par une de leurs connaissances, qui – entre autres - met en exergue une informatisation massive de nos sociétés et organisations, caractérisée par son interdépendance (interconnexions multiples), sa rigidité, ses défauts de conception et sa mauvaise utilisation. Cette connaissance commune brocarde ainsi cette «informatisation» comme étant une des sources des troubles que notre petite planète vit en ce moment…
Ami N°1 :
Que nous évoquions la Crise ou pas, il est vrai que les Systèmes d’Information sont
généralement mal conçus ou, à tout le moins, peuvent l’être mieux. Ceci étant,
l’informatisation crée des opportunités pour des comportements abusifs mais
n’est pas en soi responsable de la crise. Elle provoque certes des effets
collatéraux mais en l’espèce ne fait que catalyser (accélérer, faciliter)
certains phénomènes dont la source et la cause sont ailleurs. Dans la même
logique peut-on dire que ce sont les armes qui causent les guerres ou les
voitures qui tuent les piétons ?...
Ami N°2 :
Oui, tu as raison, il vaut mieux identifier l’Informatisation comme
«catalyseur» plutôt que «cause». Ceci étant, d'après ce que j'en comprends, l’hypothèse
de notre ami commun repose sur l’assertion selon laquelle pris dans une
«boucle de rétroaction
positive», le catalyseur et la cause se mêlent, ce qui n’est pas, d’un
point de vue systémique, complètement faux. Cette boucle est récursive : elle se construit ou se définit en se
référant à elle-même. A une certaine étape du développement de cette boucle
(que le résultat soit chaotique – exemple de la crise - ou soit un phénomène
dominant – exemple des standards «de fait») il devient difficile de dire si la
cause d’origine est seule responsable (qui de l’œuf ou de la poule ?). A la
source il y a toujours un phénomène émergeant ou
changement d’état induit par des causes, des contextes, des catalyseurs,
etc.
Selon son analyse, je vois cette «mauvaise informatisation» agir sur trois
axes :
- Le « Système d’Information globalisé » censé augmenter la perception (sensibilité) des acteurs mais qui, mal conçu, biaise et déforme cette perception plutôt que de l’améliorer.
- Le « Système d’Information globalisé » censé aider et favoriser l’action (décupler les moyens d’action) mais qui, mal conçu, amplifie les effets pervers d’actions malencontreuses.
- Le « Système d’Information globalisé » censé faciliter le traitement de
l’information (augmentation des moyens de traitement, de stockage) mais qui,
mal conçu, s’avère incapable d’autorégulation et pollue l’analyse ou la prise
de décision.
Au final, dire qu’une « informatisation mal conçue et mal utilisée » est à l’origine des troubles que notre petite planète vit en ce moment n’est pas inexact, même si nous pourrions – via une méthode adaptée – clairement distinguer les causes des facteurs aggravants.
En fait rien de tout cela n’est simple : il est faux de dire que ce sont les
armes qui causent les guerres mais il peut être vrai de dire qu’elles les
facilitent (exemple de la société Américaine VS sociétés Européennes face à la
possession d’armes à feu).
Ami N°1 :
Tu dis :
« Oui, tu as raison, il vaut mieux identifier l’Informatisation comme « catalyseur » plutôt que « cause ». Ceci étant, l’hypothèse de notre ami commun repose sur l’assertion selon laquelle « à haute dose » et pris dans une « boucle de rétroaction positive », le catalyseur et la cause se mêlent, ce qui n’est pas, d’un point de vue systémique, complètement faux. Cette boucle est récursive : elle se construit ou se définit en se référant à elle-même. A une certaine étape du développement de cette boucle (que le résultat soit chaotique – exemple de la crise - ou soit un phénomène dominant – exemple des standards « de fait ») il devient difficile de dire si la cause d’origine est seule responsable (qui de l’œuf ou de la poule ?). A la source il y a toujours un phénomène émergeant ou changement d’état induit par des causes, des contextes, des catalyseurs, etc.»
Je te répondrais : si deux éléments se mêlent dans une
analyse (ici les catalyseurs et les causes) alors la démarche systémique nous enseigne
qu’il en existe un troisième (zoom arrière ou « zoom out ») qui les pilote (ou
les stimule). Dit autrement, si deux choses se mêlent, il faut les analyser
dans un contexte (ou système) plus vaste. C’est l’exemple du dessin des deux
mains d’Escher :

En reculant, tu vas apercevoir leur dessinateur… A ce niveau (son niveau
d’abstraction) tu te rendras compte que les deux mains sont mutuellement
indépendantes et qu’elles sont pilotées, stimulées, et dessinées par le
dessinateur. Il est donc important d’être rigoureux dans la démarche
d’analyse.
Dans la méthode d’analyse que je propose d'ordinaire, je mentionne précisément
que : « tout système complexe est
réductible à un système de 1ère catégorie, c’est un système dans lequel les
systèmes ou activités du même niveau opérationnel (du même niveau
d’abstraction) sont mutuellement indépendantes. ».
Tu dis aussi :
« Selon son analyse, je vois cette « mauvaise informatisation » agir sur trois axes :
Le « Système d’Information globalisé » censé augmenter la perception (sensibilité des acteurs) mais qui, mal conçu, biaise et déforme cette perception plutôt que de l’améliorer.
Le « Système d’Information globalisé » censé aider et favoriser l’action (décupler les moyens d’action) mais qui, mal conçu, amplifie les effets pervers d’actions malencontreuses.
Le « Système d’Information globalisé » censé faciliter le traitement de l’information (augmentation des moyens de traitement, de stockage) mais qui, mal conçu, s’avère incapable d’autorégulation et pollue l’analyse ou la prise de décision.
Au final, dire qu’une « informatisation mal conçue et mal utilisée » est à l’origine des troubles que notre petite planète vit en ce moment n’est pas inexact, même si nous pourrions – via une méthode adaptée – distinguer les causes des facteurs aggravants. »
Ici, tu touches deux sujets importants que j’appelle :
- La sûreté de fonctionnement (intervenant dans la fiabilisation des systèmes)
- et l’ergonomie cognitive
(interactions avec le Système d’Information mettant en œuvre la perception, la
mémoire ou l’interprétation humaine).
Tous deux ont un rôle crucial dans l’utilité d’un Système d’Information pour
son pilote humain et, conséquemment, tous deux peuvent être néfastes s’ils sont
mal appréhendés ou implémentés.
Concevoir des systèmes d’Information sans prendre en compte ces notions est
source d’échecs.
Même si je rejoins ici les hypothèses de notre ami commun, je souligne qu’il
est nécessaire d’adopter bonne méthode d’analyse qui permettra de
définir précisément (entre autres) ces deux notions : l’approximation ou
l’empirisme ne nous aideraient pas dans la recherche de solutions
effectives.
Ami N°3 :
Chers amis, reconnaissons que la Crise fait l'objet de beaucoup
d'explication, d'interprétations, chacune induisant ou justifiant telle ou
telle solution. On assiste aujourd'hui à une surenchère de solutions, de la
plus timide à la plus audacieuse.
Dans "l'argent fou", dès 1990 Alain Minc (ex
Président du Directoire du journal Le Monde) écrivait que le manque d'éthique
allait déclencher une crise qui nous sauterait tôt ou tard à la figure... En
fait il constatait que pour la première fois depuis Napoléon III et Guizot, les
français n'avaient plus pour l'argent la même méfiance viscérale et
culturelle... Il constatait que la corruption s'installait dans notre
démocratie, que le salaire était moins rémunéré que le capital, que les contre
pouvoirs disparaissaient, enfin que la frontière entre le Bien et le Mal était
même devenue illisible.
Alain Minc exposait, dans son analyse, les pays anglo-saxons dotés
d'instruments de contrôle à
tous les niveaux. Or on s'est aperçu avec la Crise financière de l'Automne que tous les
verrous avaient sauté, en tous cas aux Etats-Unis ! Une bulle représentant des centaines de milliards de Dollars
s'était formée… Mais cette bulle représente aussi ce dont a besoin l'économie mondiale, dont celle des USA est
la locomotive, pour continuer son expansion...
Et là, on approche les raisons de la Crise économique, c’est à dire la nécessité
pour le système de se projeter, d'aller de l'avant. La question qui en découle,
devient dès lors qu'il y a crise annoncée, crise - pendante - et crise à
juguler : vers quel « avant » aller ?
Un « avant » qui est l'extrapolation de ce qui a fait la réussite dans le
passé - on colmate les brèches et on continue - ou un « avant » prenant en
compte la situation actuelle et future de la planète et des ses habitants
?
Sur le sujet de « L'informatique mal maîtrisée » ?...
…En 1960, un entrepreneur abandonne ses études de droit et crée à 22 ans sa
propre société d'investissement avec 5000$ qui deviendra en quelques décennies
la première à Wall Street. Son dirigeant a été
très actif dans l'informatisation de la Bourse de New York. Il a même été pour
un temps le président du conseil des directeurs du NASD, une organisation de
régulation de la bourse. Il apparut comme un innovateur dans la bourse
électronique. Aujourd'hui cet homme est en prison. Ses clients ont perdu 50
milliards de $, frauduleusement. Le fait de pointer des failles dans
l’utilisation de l’informatique qui aient participé au déclenchement de la
Crise, cela est compréhensible. On pourrait même incriminer les mathématiques… Des mathématiciens qui
construisent les modèles financiers avaient donné l’alerte sur les effets
pervers de ces instruments, mais ils n’ont pas été écoutés !
Seulement la crise correspond à la fin d’une certaine pratique économique,
d’autant plus radicale qu’il s’agit sans doute de la fin d’un cycle long (cf.
Kongratieff) : N’est-ce pas cet enjeu-là qu’il
faut avoir à l’esprit, et en particulier lorsqu’on se situe dans une approche
systémique ?
Et pourtant sur le fond, on cherche à ce que l’informatique ait partie liée
avec une bonne gouvernance. C’est là que nous
applaudissons. Encore faut-il grâce à des méthodes et des outils, permettre à
la Société, aux décideurs et aux opinions publiques d'appréhender une nouvelle
façon de faire économique et sociétale.
L'informatique, en ce qu'elle verrouille le fonctionnement de nos
entreprises, institutions et administrations se situe aujourd'hui au cœur du
problème et des solutions. Une autre chose est de dire qu'elle est le problème
ou la solution...
Ami N°2 :
Je souscris pleinement à vos commentaires. Une remarque cependant, qui n'est
pas en opposition avec ce qui a été dit mais qui selon moi est essentielle dans
le diagnostic de notre ami commun et qui a été survolé dans les propos que j'ai
entendu :
Ce que notre ami commun appelle la transition d'une «ère industrielle» vers une «ère de l'Information» (déclenchée
par l'informatisation « à outrance » de la planète) est selon moi essentielle
et pas assez prise en compte dans vos propos (même si j’ai entendu qu’il
fallait « aller de l’avant » avec un nouvel « avant »). Rendons-lui donc grâce
de soulever ce point.
Pour moi, il s'agit d'une révolution
«historique», d’un changement de
civilisation à l'échelle planétaire qui remet en cause tous nos schémas de
pensée, ce compris notre façon de penser la valeur économique ou la
gouvernance, nos organisations ainsi que – potentiellement - le rôle même de
l'humain dans ce vaste écosystème complexe qu'est devenue
la planète.
Mon avis est que le concept
naissant «d’internet des objets»
est typique et relève de cette mutation à long terme. Il pourrait en être le
paroxysme en devenir…
En cela je rejoins assez Joël De
Rosnay pour qui ce «tout supérieur à la somme des parties» (qu'il appelle
CYBIONTE) devient chaque jour plus inaccessible à
ses concepteurs d’origine, les humains (qui de «concepteurs» - la cause –
passent progressivement au rôle de «catalyseurs», la nature de la «vraie» cause
évoluant et changeant donc au fur et à mesure).
Ce "tout
supérieur à la somme des parties" aliène donc malgré lui toujours un peu
plus l'humain qui, après avoir connu une phase d'expansion et de domination de
la planète (périodes antique, agraire et, dans une moindre mesure,
industrielle), s'assujettit désormais à ce «tout» qui le dépasse et qu'il a
contribué à mettre en place... Vous remarquerez que nous ne sommes plus très
loin des anticipations en matière de science fiction : MATRIX,
TERMINATOR…
Selon notre ami commun, le début de ce long processus coïncide avec
l'apparition de « rendements croissants » (voir aussi rendements croissants) dans les organisations et modèles
économiques humains.
Cela correspond au développement de l'outillage, des machines et aujourd'hui de
l'Informatique qui en démultiplie la logique.
Il établit en outre un lien entre cette «loi des rendements croissants» et la
«prédation» (une autre forme
d'aliénation).
Ici encore, on pourrait distinguer les causes des catalyseurs :
- En cause, une logique de «bas-en-haut», l’égocentrisme humain, l’absence de
dimension collective, une logique
«libérale» (l’homme, son développement, sa
liberté et son épanouissement au centre de tout). Cette vision occidentale est
philosophiquement et religieusement très profondément encrée en
nous.
- Les catalyseurs sont les phénomènes et techniques facilitant les rendements
croissants que l’on pourrait également caractériser par l’appellation «effets
de levier». L’illustration la plus manifeste de ces outils permettant des
effets de levier est l'Informatique.
Si l’on donne des leviers puissants à des aspirations individualistes (VS
collectivistes), les conséquences deviennent l’augmentation de la prédation,
avec tous ses effets
autodestructeurs (« je consomme au détriment de mon écosystème pour mon
bénéfice immédiat »).
Je partage ce point de vue et pour ma part, j'irai même plus loin dans la
prospective :
- Soit rien ne change (c'est plausible car il s’agit d’une grosse remise en cause, philosophique et religieuse, c’est l’ensemble de notre patrimoine culturel qui est en question) et dans ce cas il est probable que l'humanité soit en train d'accélérer son déclin et que – selon des principes «systémiques» - nous disparaissions rapidement.
- Soit nous prenons la mesure du danger et collectivisons notre démarche (appréhension des enjeux, des objectifs, des solutions et des actions possibles) : nous pensons «systémique». Dans ce cas, il reste une chance d'aller «de l’avant». Cette rupture ne peut se faire en quelques mois et se fera sous la pression des conséquences de nos actes et comportements : climat, pollution, ressources naturelles ; ces «conséquences» devenant les causes de notre changement (boucle de rétroaction).
Cela passe par une redéfinition de nos aspirations, de nos
objectifs (au sens collectif), des règles et aussi… possiblement de
notre rôle même au sein de cette planète (système de valeurs).
Les cultures Asiatiques s’inspirent de ces constats et principes depuis
longtemps (philosophie, religion, société) même si elles ont récemment adopté
une partie de notre modèle économique (la question se pose cependant pour la
Chine dont il est souvent dit qu’elle a inventé la meilleure formule
«capitaliste et collective» qui soit – indépendamment des questions relatives à
la liberté humaine).
Bref, ce que l'on pourrait traduire en lisant notre ami commun c'est :
«agissons sur les catalyseurs»... peut-être parce que la perspective de
s'attaquer à l'origine du mal lui-même pour redéfinir des objectifs
collectifs nouveaux semble si improbable que nous écartions
inconsciemment cette alternative (car intrinsèquement liée à la nature même de
l'homme qui pense avant tout "individu").
Le challenge est de taille et la tâche manifestement titanesque : La question
n’est ni plus ni moins que celle de la «nature humaine» et du bon développement
d'un sens collectif qui sache la transcender.
L’humain va-t-il s’apercevoir qu’à force de se comporter en prédateur, il scie
la branche sur laquelle il est lui-même assis ?... Des initiatives telles le
FORUM
SOCIAL MONDIAL et ses principes sous-jacents de recherche permanente de
compromis sont une des pistes à explorer...
NB: Les trois amis sont tous membres de l'IGD (http://iegd.institut.online.fr/)